En janvier 2020, les salariés-associés de Oz ont élu une co-gérance à trois têtes, incarnée par Delphine Guion, Séverine Huchin et Fabienne Martineau, pour un mandat de 4 ans. Ensemble, elles dressent un portrait à trois voix de leur co-gérance, qui affirme le portage mixte de cette fonction entre entrepreneurs salariés associés et équipe d’appui, et retour sur le processus qui y a conduit. Interview croisé !

On commence par une rapide présentation de chacune ?
Fabienne : Je suis comédienne-conteuse polyglotte et aussi médiatrice littéraire. Je fabrique des projets qui tissent des liens nature/culture, des projets éco-poétiques, en lien avec le rayonnement des territoires. Je suis entrée chez Oz dès sa création : je faisais partie des premiers entrants, et tout a suivi, première entrepreneure salariée, première sociétaire. J’ai vécu la genèse de la coopérative.
Depuis 2006 je cherchais ce genre de structure coopérative pour les métiers culturels dans la région. C’est en juin 2015 que mon vœu s’est exaucé : expérimenter les valeurs de la coopération. Il se trouve que ce statut me permet de regrouper la diversité de mes activités : ne pas être restreinte au spectacle vivant (l’intermittence est circonscrite à ce champ), car j’ai besoin d’espaces plus larges pour ma créativité. Mais ce sont surtout les valeurs de collectif, de coopération que je voulais tester.
Séverine : J’accompagne des groupes sur la question de la coopération notamment sur l’habitat participatif, sur le fonctionnement du collectif, sur la dimension démocratie participative, et j’accompagne aussi des personnes sur leurs projets de vie. De mon côté, je suis dans la coopérative depuis 2016, mais j’avais lancé mon activité dans une autre CAE avant Oz, c’est un modèle que j’avais déjà choisi. Au départ, je ne pensais pas du tout monter un projet individuel, je voulais quand même être en collectif, avoir un sentiment d’équipe. Quand je suis arrivée chez Oz, c’était une coopérative naissante qui avait une forte envie d’aller vers la coopération, et moi c’est justement mon cœur de métier : l’accompagnement des collectifs. Donc j’avais envie de m’y impliquer, j’ai adhéré à ça.
Delphine : Je suis salariée de l’équipe d’appui depuis 2015. De fait, on me connait par mes fonctions d’accompagnement et de gestionnaire. Je suis cogérante depuis 2019. Pour lire un portrait plus détaillé vous pouvez vous référer au rapport d’activité de 2018.

Comment s’est déroulée l’Assemblée Générale en janvier ?
Séverine : On a eu beaucoup de discussions entre sociétaires : il y avait la volonté d’avoir une co-gérance au niveau des associés, mais cette co-gérance souhaitée n’était pas forcément évidente à porter pour des entrepreneurs-salariés, comme pour l’équipe d’appui : pour la question de la précarité, du temps disponible, de l’énergie que ça demande et des compétences.
Donc on a mis en place une élection sans candidat : on considère que tout le monde est capable et on va juste voir quelles sont les personnes qui correspondent le mieux à ce poste, au moment T. Aujourd’hui on est dans un moment de structuration de la coopérative, mais dans 2 ans, on sera à un autre endroit, il y aura besoin d’autres compétences donc le profil des gérants va bouger avec le temps.
Les anciennes co-gérantes, Delphine et Clémence avaient fait une fiche de missions pour répartir les missions entre les gérants qui sont dans l’équipe d’appui et les gérantes et gérants qui sont entrepreneurs salariés. On a demandé à tous les sociétaires quelles qualités et compétences ils attendaient des co-gérant.e.s, et qui ils voyaient remplir ce rôle. Il y avait un gros enjeu sur la complémentarité, notamment sur la question des territoires parce qu’on est une coopérative régionale. Il y a eu la question de la mixité, un grand débat ce jour-là, mais nous n’y sommes pas parvenus. Les hommes nommés pour ce poste ont décliné pour notamment se concentrer sur le développement de leur activité.
Fabienne : Plein de questions se sont posées sur la légitimité à être élu ou pas dans ce process, et en même temps, ce qui est très encourageant, c’est de voir que les qualités requises pour cette fonction, chacun en a un bout. Donc chacun a conscience de la subtilité du poste. J’ai senti une réelle assise du collectif dans le partage de la responsabilité, de la fonction, et de sa complexité.

En quoi êtes-vous complémentaires ?
Delphine : On a pensé les missions avec deux orientations : l’une plutôt technique, portée par l’équipe d’appui, et l’autre davantage tournée vers le collectif, la coopérative, les entrepreneurs. C’est pour ça que c’était important d’avoir les entrepreneurs salariés dans la co-gérance. On a réfléchi à la complémentarité sur différents aspects, pas uniquement en termes de compétences mais aussi sur l’ancienneté, la localisation géographique, les métiers…
Séverine : On incarne la complémentarité aussi dans nos personnalités, la créativité et l’envie de rayonner sur les territoires chez Fabienne, le cadre et la structure chez Delphine, l’envie de fonctionner en collectif chez moi, et l’empathie en tronc commun.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement motivé à dire oui ?
Séverine : Pour moi, c’était une question de cohérence entre ce qu’on défend et ce qu’on incarne au final. Il faut aller au bout de ses convictions, et renforcer les gens sur le fait que c’est possible. Je crois en cette co-gérance et je crois qu’il faut qu’on donne du temps pour cette vie collective. Comment ce qu’on met en place en termes de gouvernance va pouvoir inciter à un moment d’autres personnes à prendre notre place. Mais ça nécessite de le structurer.
Fabienne : Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience de ces nouveaux modèles de gouvernance. C’est un investissement qui serait presque politique, faire une expérience directe de ces modèles. Pour en avoir l’expérience : qu’est-ce que ça vaut ? Il ne s’agit pas de rester dans des idéaux qui seraient des utopies mais de les mettre en actes, participer à faire advenir ces modèles.

Quels sont les chantiers à venir ?
Fabienne : Tout d’abord, il va s’agir de clarifier le rôle des co-gérantes : donner vie au sociétariat, animer la vie collective, animer la cellule stratégique.
Séverine : La coopérative s’agrandit et il y a des instances qu’on doit adopter d’un point de vue légal, comme le Conseil Social et Economique, le Conseil de Surveillance, ... Donc on va lancer des groupes de travail avec les associés pour voir comment le conseil des associés veut se les approprier, avec notre identité. A l’AG en juin 2021, il faudra voter une charte et ces instances. Pour cela, on va échanger avec d’autres coopératives, qui vont nous apporter leur témoignage, …
Delphine : Ce qui nous tient à cœur à toutes les trois, et qui va guider notre mandat, c’est faire de la coopérative une « école de la coopération ». J’ai toujours pensé que lorsqu’on était en Coopérative, le nom suffisait. Mais en fait, ce n’est pas si simple. Il faut faire de l’éducation à la coopération : ça s’apprend.

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Propos recueillis par Zoé Jarry le 16 février 2021.